La missive insensée, n°1 : Chanel face à l'insoutenable légèreté du luxe
À l’heure du luxe désenchanté et de la perte de sens d’un secteur en panne, la leçon donnée par Chanel résonne avec les mots d’un auteur que j’affectionne, Milan Kundera. Je fais ici référence à un roman, « L’insoutenable légèreté de l’être ». Un grand roman.
En écrivant ce récit sur les tensions irréductibles pour Thomas entre l’amour et la liberté, Kundera ne s’attendait certainement pas au moindre parallèle avec le champ de la couture. Mais c’est le propre des grands romans que d’inspirer des parallèles. Les mots appellent les mots.
Une anecdote aide à déplacer le débat sur l’impasse, les errements et les faux semblants des maisons de luxe aujourd’hui, comme des marques de mode. Les dernières fashion weeks révèlent un déni qui me sidère sur leur valeur, sur leur singularité.
Kundera a tellement détesté l’adaptation cinématographique de « L’insoutenable légèreté de l’être » qu’il a changé son écriture même lorsqu’il s’est attelé à « L’immortalité ». Ce roman, un autre chef d’œuvre, est tout bonnement inadaptable au cinéma, volontairement, consciemment.
Incopiable. Inadaptable. Et parfaitement lisible.
Sa structure, son enchâssement narratif, ses paraboles le rendent trop complexe pour une mise en image animée. Et pourtant, il se lit, il se lit avec plaisir. Le génie de Kundera est là.
J’ignore pourquoi le luxe est passé à côté d’une question aussi simple que radicale. Comment se rendre à la fois parfaitement impossible à copier (par la fast fashion notamment) ET parfaitement inoubliable ? Comment ? Ma réponse, avec Kundera et Blazy, c’est le geste.
Les réponses habituelles souvent avancées sont des impasses à mes yeux.
La quête de « désirabilité » ? Le choix de la facilité et non de la simplicité, une fausse bonne idée, un contre-sens sur ce qui génère de l’émotion et du désir.
La quête « d’iconicité » dont on parle ? Une impasse. S’enfermer dans des codes surjoués, c’est faciliter le pillage, la copie, puis l’usure du signe. Exhiber le signe, c’est figer l’identité, et perdre le fil de la narration.
La quête de « rentabilité » ? L’hubris ultime, la cause des dommages, l’érosion du sens. Vendre un sweat en coton à un prix indécent, personne n’est dupe bien longtemps. Augmenter le prix sans augmenter la valeur, non-sens. La crédibilité ne se rachète pas.
Le sémiologue invite à faire un pas de côté pour changer de perspective et se poser les bonnes questions. Les questions de fond. Les questions essentielles. J’ajouterais : les questions existentielles, pour parler avec Kundera. Loin du brouhaha et des commentaires faciles.
Aujourd’hui, Chanel trace sa voie avec Mathieu Blazy, pour mieux faire entendre sa voix. Face à l’insoutenable légèreté du luxe, Chanel prend aujourd’hui la voie de « L’immortalité ». Une autre écriture, limpide, claire, tantôt baroque, tantôt classique, et pourtant complexe, vivante, agile, résolument contemporaine.
Le parallèle entre l’écriture de Kundera et celle de Blazy éclaire l’un comme l’autre. « Un geste individuel est plus qu’un individu. » Tout est dit, si ce n’est qu’il faut le redire.
Le propos nouveau explore la voie ouverte par Gabrielle, un chemin hérité certes, mais rejoué avec des moyens différents, inédits, éclatés, une créativité libre qui appelle une exécution de qualité. (Sinon, vous risquez de porter une filet de pêche bas de gamme très peu fashionable, juste bon pour la pêche aux moules.)
Blazy décompose le tweed. Déplace. Amplifie la trame. Trompe l’œil. Facette les matières. Extrapole. Densifie. Orne. Concentre. Métonymise. Et supervise une exécution d’exception, contrat de base pour que la proposition soit inimitable.
Les prouesses techniques sont justement au service de l’incarnation, non des fins en soi. Mais le geste devient le message, inimitable, évanescent, indubitablement couteux, et pourtant matérialisé par chaque détail de chaque pièce qui sont les preuves d’un amour.
Kundera procède ainsi avec « L’immortalité ». Il floute la trame, inverse les temps, déconstruit, extrapole, philosophe sur le soi face à l’image de soi.
Je ne serais pas sémiologue si je n’avais pas lu Kundera. Et je ne serais pas sémiologue si Chanel ne m’avait pas fait rêver. Et vice versa.
Et après « L’immortalité » vous vous demandez ?
Après, vient l’heure de « L’identité ».
Bonne (re)lecture à vous.
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Avec « La Missive Insensée », je tente un nouveau format de réflexion. Écrite à la main, pensée avec le cœur, partagée en toute liberté au gré de l’actualité, c’est le billet d’un sémiologue curieux.